"Il faut que l'écriture soit nécessaire"

Entretien pour la revue géorgienne Le Théâtre ("თეატრი") (2019 | 4) mené par B. Chabradzé
Revue soutenue par le Ministère de la Culture de Géorgie

Pauline Picot est autrice, metteuse en scène de l'ensemble lyonnais l'ECROU, doctorante en théâtre à l’Université de Lyon et chargée de cours en Arts du spectacle. Elle a publié son premier texte dramatique à l’age de 22 ans chez les éditions Quartett. Actuellement autrice de plusieurs textes sur la brèche entre théâtre et poésie, elle va volontiers à la rencontre du public : elle effectue des mises en voix de ses textes et propose des ateliers d'écriture spontanés et ludiques. Son style, difficile à catégoriser, agite, secoue et bouleverse. Son écriture, à la fois tendre et violente, ciselée et râpeuse, lyrique et brute, percute le lecteur de plein fouet et l'emplit de liberté d'imagination et d’interprétation. Mais l’œuvre de Pauline Picot c'est avant tout la recherche inlassable des mots, des mots urgents, des mots subtils, des mots qui pèsent, des mots qui disent beaucoup, pour en dresser un texte intense et concentré.

 

B. Chabradzé : Le lecteur géorgien vous connaît déjà. La traduction de votre texte À l'heure qu'il sera (Éditions Les Éclairs, 2017) est parue dans la revue géorgienne Indigo en juin 2017 et a été sélectionnée finaliste du prix Kotetishivili 2018 (Tbilissi). Je dis bien "texte" puisqu'il serait réducteur de le catégoriser en genre. En le traduisant, j'avais la sensation d'être autant dans une fiction poétique que devant un manifeste ou encore dans du théâtre. Les scènes riches et variées y défilent, ressuscitées dans un monologue. De plus, vous avez interprété un extrait de ce texte dans le cadre du programme de poésie vivante Appelle-Moi Poésie... Après tout, si tout acte d'écriture peut être une fiction, pourquoi toute récitation de texte, accompagnée d'une gestuelle, ne serait-elle pas du théâtre ?! Quelle est votre définition du théâtre ?

 

Pauline Picot : Oh là ! C’est difficile, comme première question ! Je voudrais botter en touche et vous dire que le propre du théâtre, c’est de demeurer indéfinissable, parce qu’il peut tout aussi bien y avoir théâtre lorsqu’une personne se distingue d’un groupe pour parler, lorsqu’un espace est vidé pour qu’un événement y ait lieu, lorsque le quotidien se transforme en événement, lorsque un texte est dit à quelqu’un d’autre, lorsqu’une voix émerge, lorsqu’une personne traverse une scène… Où finit la poésie, où commence le théâtre ? Je n’en sais rien ; pour moi c’est une question de librairie, car il faut bien pouvoir ranger les textes dans des étagères ! Dans mes textes, il y a une voix. Cette voix peut être chuchotée, criée, clamée, résonner dans votre tête, créer des déflagrations d’images ou simplement une musique de mots… C’est tout ce que je sais : qu’il y a une voix. C’est ma voix, et elle a besoin de se faire entendre. Sur une page, dans un court-métrage, sur scène… Peu m’importe au fond, tant que le texte est transmis.

 

B.C. : Vos choix thématiques sont très variés : si dans À l’heure qu’il sera c'est l'amour heureux et le monde détruit qui cohabitent, Les Possibles de son corps (Quartett Éditions, 2012) explore diverses manières d'habiter un corps de femme. Deux femmes parallèles (Quartett Éditions, 2015) fait voyager dans des rêves hallucinatoires. Outre (Quartett Éditions, 2012) est un questionnement sur la recherche d'une voix propre au milieu d’une foule anonyme. IAN (Quartett Éditions, 2014) est une dédicace brûlante et remarquable à Ian Curtis. KINDER (inédit, 2017) illustre la fragilité d’un monde périurbain contemporain. Tandis que Des camisoles (Quartett Éditions, 2015), dont nous présentons ici la traduction géorgienne, aborde l'aliénation par le travail... Comment choisissez-vous vos thèmes ?

 

P.P. : Je vous remercie d’avoir lu mes textes avec autant d’attention et de finesse. Je suis heureuse quand je vois que les textes sont arrivés quelque part dans la tête du lecteur et que ce que j’ai travaillé, creusé, questionné en suivant une intuition, une sensation d’urgence, de nécessité, sans forcément savoir a priori « sur quoi » j’écrivais est devenu cette chose qui existe et que vous pouvez présenter en quelques mots. Du coup, j’ai déjà un peu commencé à vous répondre : je n’écris pas « sur » des thèmes à proprement parler – et surtout, je n’ai pas l’impression de les choisir. J’écris « à partir » de quelque chose ; à partir d’impulsions, d’émotions (la rage, le désir, l’admiration, l’amour, l’indignation) qui s’imposent à moi soit brutalement, soit insidieusement, en faisant leur chemin petit à petit en moi. Ces intuitions sont parfois incarnées dans des personnages célèbres (Ian Curtis ou Ayrton Senna, figure sur laquelle je viens d’achever mon dernier texte), parfois par des personnes ou des expériences réelles (Des camisoles, Kinder, Deux femmes parallèles…) ou par des obsessions intimes (Les Possibles de son corps, À l’heure qu’il sera). Par contre, une fois que l’intuition est là, il y a souvent beaucoup de recherche documentaire ; une recherche obsessionnelle, très sensible. Une recherche amalgamée à ma propre subjectivité, à ma propre manière de me saisir du sujet, de me l’approprier, de le dévorer – sans cacher au lecteur que je le dévore, car c’est ça qui me plaît.

 

B.C. : Votre écriture théâtrale est un véritable champ d’exploration, un vrai gisement de possibilités d'interprétation. Vous essayez de contourner les sentiers battus. Vous cherchez en brûlant, tel Icare. Vous abordez des choses dures par le biais de l’absurde. Vous aimez l'alternance entre le doux et le douloureux. Vous ne verrouillez pas vos textes mais les ouvrez au maximum. Vous offrez au lecteur la liberté d'y entrer avec sa sensibilité et d'en faire son voyage personnel. À chaque relecture, on peut avoir une autre interprétation du texte. Bref, nous sommes loin d'une tentative de construction de théorie, mais plutôt face à une stimulation des questionnements dans l'imaginaire du lecteur. Est-ce bien votre ultime but en écrivant ? Un tel style d'écriture vient-il de votre propre cru ou bien de la tendance générale du théâtre français contemporain ?

 

P.P. : Encore une fois, je vous remercie d’avoir si finement saisi ce que j’offre au lecteur de mes textes, à savoir une grande liberté. Cela peut en dérouter certains, qui ont parfois « peur de ne pas comprendre » et cherchent à vérifier auprès de moi la bonne version de ce que j’ai écrit, ou d’autres qui pensent que je cherche à égarer le lecteur par une opacité volontaire. Je ne cherche pas à être opaque, ni à maintenir jalousement une « bonne version » des textes par devers moi (horreur !). Mais je souhaite bien qu’un maximum de portes et fenêtres soient ouvertes dans le texte, où le lecteur puisse s’engouffrer sans peur, avec curiosité ; avec sa propre interprétation, ses propres images. Je n’aime rien verrouiller : d’abord pour moi, parce que ce serait mettre crûment à nu ce que je préfère maintenir dans un certain mystère y compris pour moi-même, et puis pour le lecteur, pour qu’il ne se sente pas trop pris par la main, mais ose au contraire s’aventurer dans ce que le texte lui suggère. Cela vient sûrement, aussi, de ce que je fabrique des textes hybrides à mi-chemin entre deux formes « trouées » – la poésie et le théâtre – qui en appellent à la sensibilité et la créativité interprétative du lecteur et/ou des metteurs/ses en scène pour exister pleinement… Par contre, je crois que je n’aurais pas la culture et la légitimité suffisante pour vous dire si cette manière d’appréhender l’écriture est une tendance générale du théâtre français contemporain. J’ai l’impression qu’une écriture stimulante en théâtre aujourd’hui, c’est celle qui donne suffisamment de repères pour se saisir du spectateur et ne pas le lâcher, mais qui brouille également les pistes données pour stimuler son imaginaire en-dehors d’un pur réalisme.

 

B.C. : Un rythme hypnotique se ressent souvent dans vos écrits. Les paroles se répètent, mécaniques et enraillées. Une ambiance obsessionnelle et pathologique vient habiter le lecteur. Les échos le poursuivent et l’entraînent dans une boucle d'introspection. Vous intéressez vous à l’hypnose ?

 

P.P. : Je suis heureuse que vous ayez remarqué ce trait de mon écriture, d’autant plus que c’est quelque chose que je développe de plus en plus dans mes derniers textes. Je m’intéresse beaucoup à l’histoire de l’hypnose : mon mémoire de Master 2 en Études Théâtrales portait sur les échos que l’on peut établir entre l’évolution de cette pratique au XIXe siècle (du magnétisme – genèse très lointaine de l’hypnose – théorisé par Mesmer aux crises d’hystérie étudiées par Charcot à l’hôpital de la Salpêtrière au moyen de séances d’hypnose publiques très ritualisées) et les différentes formes théâtrales de cette époque. L’hypnose, au XIXe siècle, est un dispositif spectaculaire d’emprise qui génère des images inquiétantes, violentes – à rebours de l’hypnothérapie actuelle, présentée comme un accompagnement bienveillant qui vous aide à puiser dans vos ressources (présentées comme illimitées) le pouvoir d’aller mieux. Deux femmes parallèles vient de là. Puis j’ai eu la joie de participer à un projet de recherche-création organisé à l’ENSATT (Lyon) par ma directrice de thèse, Mireille Losco. Dans ce projet qui a fait dialoguer, pendant trois ans, chercheurs/chercheuses, metteurs et metteuses en scène, métiers de la technique, hypnothérapeutes ou encore magiciens, nous nous sommes longuement questionnés sur la recrudescence de formes spectaculaires qualifiées (plus souvent par la presse que par les artistes en question) d’« hypnotiques » sur la scène contemporaine française. Nous avons réfléchi au rapport au spectateur que ces formes induisaient (fascination paralysante ou éveil d’une créativité intérieure ?) et, plus largement, aux similarités entre les pactes théâtral et hypnotique, qui n’existent tous deux que par la disposition du sujet à croire et accepter la proposition qu’on lui fait. Nous avons donc creusé la question de la croyance, qui unit très fortement hypnose et théâtre. Alors oui, je m’intéresse à l’hypnose ! Mais pour ce qui est de la forme de mon écriture, je ne crois pas ramener l’hypnose là-dedans consciemment. Je crois juste que j’aime que mon écriture suive des processus psychiques plus ou moins complexes – et plus ou moins douloureux : la boucle, la rupture, la répétition. Cela peut effectivement produire un effet hypnotique…

 

B.C. : Vous rencontrez souvent le public. On vous voit à des festivals et soirées. Vous n’hésitez pas à lire vos textes en librairie ou sur scène, en musique ou en silence (vous avez créé avec le guitariste Boris Cassone une mise en voix de IAN en décembre 2014)... Ces rencontres avec les lecteurs, est-ce pour vous un moyen de leur dire davantage sur vos textes ? Que signifie le public pour vous ? À quel point prenez-vous en compte son goût et ses centres d'intérêts en écrivant ?

 

P.P. : Les rencontres ne sont pas pour moi le moyen d’en dire davantage sur mes textes. Ce qui est dit est dit ! Je ne vois pas du tout ça – surtout avec mon modeste parcours – comme une rencontre que les gens feraient avec moi, mais bien comme une rencontre que je fais avec eux. C’est moi qui viens les rencontrer pour discuter avec eux, entendre leurs remarques, découvrir leurs interprétations des textes… M’en voir révéler des aspects auxquels je n’avais pas forcément pensé et qui me ravissent d’inventivité… J’adore rencontrer les gens. Par contre, je ne prends pas du tout les goûts ou centres d’intérêts de quiconque en écrivant ! Je crois dire quelque chose d’assez banal en affirmant qu’il faut que l’écriture soit nécessaire, ou ne soit pas. Se plier, même inconsciemment, aux désirs des autres, c’est perdre de cette nécessité… Alors il y a de grandes chances que les textes deviennent mauvais ! Mais de toute façon, je n’ai pas tant de lecteurs que ça ! Alors je ne ressens absolument aucune pression… Pour ce qui est des mises en voix, c’est un moment différent. Je me mets à nu, je tente des choses. Je délivre mon texte comme il est, avec ma silhouette, ma voix, mon attitude. J’aime beaucoup être sur scène pour ça, partager le texte tel qu’il existe dans mon corps. Je partage moins avec le public, mais je lui envoie beaucoup de choses.

 

B.C. : Vous êtes metteuse en scène de l'ensemble lyonnais L’ÉCROU, un ensemble où, lit-on dans sa présentation, chacun apporte un savoir, des compétences et une vision différente à une fabrique commune. Pourriez-vous nous en dire davantage, du travail de l'équipe, de vos spectacles ?

 

P.P. : Nous avons commencé en 2013 alors que j’étais encore étudiante à l’École Normale Supérieure de Lyon. Il y avait un théâtre dans cette école, le Théâtre Kantor, où les étudiants pouvaient présenter leurs projets après être passés dans une commission. L’équipe s’est formée de façon assez spontanée dans et hors de l’école : les comédiens étaient en école ou en voie de professionnalisation ; les techniciens déjà en activité, et les metteuses en scène encore étudiantes. En 2013, nous avons monté une adaptation de Lorenzaccio de Musset qui insistait sur le conflit des générations et un certain désabusement de la jeunesse. En 2014, nous avons créé Massacre, une adaptation du Massacre à Paris de Marlowe un peu laborieuse et brouillonne, mais tout de même jaillissante d’idées. Puis, une fois sortis des écoles, nous nous sommes fédérés en association et avons monté GRANDE LOTERIE (du monde contemporain) en 2016, un spectacle délirant sur la forme et très dépressif sur le fond, qui aborde les questions du quotidien, de la solitude, de la recherche d’emploi, de la quête du couple… Enfin, en 2018, nous avons monté Témoins, un parcours déambulatoire d’installations interactives sur le thème de l’écoute, que nous avons créé en résidence dans le centre culturel de la clinique psychiatrique du Vinatier (Bron). Je pourrais vous parler de ces spectacles pendant des heures… De leur mode de fonctionnement collégial, des amitiés profondes qui s’y sont tissées… Mais pour l’instant, L’ÉCROU est un peu un trou dans mon cœur : j’ai dû mettre en pause les activités de l’ensemble non seulement pour écrire ma thèse, mais surtout parce que je portais toute la dimension administrative de la compagnie (production, administration). Et puis comme nous n’avons pas de réseau professionnel en tant que compagnie, il m’a toujours fallu faire les démarches « à partir de rien » et j’avoue qu’à un moment, je ne pouvais plus gérer simultanément les aspects artistique et pratique de cette aventure. Nous sommes donc en pause. Mais nos réseaux à tous s’élargissent petit à petit ; nous avançons chacun sur notre chemin professionnel… Des choses vont peut-être redevenir possibles, et plus vite qu’on ne le croit ! 

 

B.C. : Vos œuvres reposent essentiellement sur les fondations verbales. Ce sont des mots qui y créent les images. Vous dites l’essentiel en quelques mots. Pourtant, un spectacle c'est l'ensemble des éléments verbaux, physiques et visuels. Pensez-vous que le travail d’écriture doit passer avant toute construction scénographique ? Attachez-vous plus d'importance au contenu qu'à la forme ? Et en parlant des mots, pourriez-vous nous dire deux mots à propos de votre résidence d'écriture au sein de l'association culturelle « Les mots, l'émotion » où vous avez présenté tout récemment un texte inédit sur le thème de la vitesse ?

 

P.P. : Pour répondre à votre première question, tout dépend de si j’écris à destination du plateau pour des projets précis (comme ceux de ma compagnie, ou bien un spectacle de magie, Hallucination, auquel j’ai collaboré la saison passée et qui tourne en ce moment en France) ou dans l’idée d’écrire mes textes à moi, sans projet, sans but, parce qu’ils doivent être écrits comme ça. Dans le premier cas, je prends bien sûr en compte l’imaginaire du plateau, les acteurs et l’univers des techniciens avec lesquels je travaille… Dans le second cas, par contre, je ne me préoccupe pas du tout de cela. J’écris sans penser à la scène parce que je ne sais pas de toute façon, au sujet de ces textes-là, si j’écris pour la scène, si j’écris de la poésie… quelle est la nature exacte de ce que j’écris. Je ne me pose pas ces questions, alors oui, j’écris à partir des mots seulement, et je ne pense pas du tout en termes scéniques. Par contre, je ne crois pas attacher plus d’importance au contenu qu’à la forme pour autant ! La forme de mes textes, même si elle paraît très brute, très spontanée, est le fruit d’un travail mental, d’un projet, d’une idée. La structure de mes textes m’est, à chaque fois, très importante. Mais il s’agit de deux pratiques différentes : dans l’une, j’écris pour la scène. Dans l’autre, j’écris pour ma scène intérieure et celle de celles et ceux qui voudront s’emparer de mes textes, lecteur ou metteurs/ses en scène. Maintenant, quelques petits mots au sujet de la résidence (merveilleuse) où j’ai été accueillie à la (délicieuse) « Maison des Mots » de Port-Vendres par l’association (courageuse) « Les mots, l’émotion »… Eh bien pour le raccorder à votre première question, ici j’ai autant travaillé sur la forme que sur le fond. Sur le fond, j’ai fait s’entrechoquer des scènes assez grinçantes sur la Formule 1 (mon sujet actuel de prédilection, je pourrais aussi en parler des heures…) et des monologues de personnes très âgées pour qui se déplacer de quelques mètres est un combat épique. Sur la forme, j’ai justement pris plaisir à expérimenter les manières de donner corps à cette écriture de l’extrême vitesse ou de l’extrême lenteur. Le texte devrait être prochainement édité…

 

B.C. : Vous avez participé à la Journée internationale des femmes à Feyzin qui accueillait cette année les femmes poètes. Vous y avez créé la mise en voix sonorisée de votre À l’heure qu’il sera dont le personnage principal est une femme, femme puissante qui déploie par la parole tout l'univers du texte. Ensuite vous avez échangé avec la compagnie et la médiatrice de la médiathèque sur les manières de se positionner en tant que femme autrice. De manière générale, dans vos écrits, le "je" féminin fait jaillir l’urgence d’un érotisme empêché. On y voit les métamorphoses des corps féminins et la représentation d'une femme qui se fait objet de désir entre les mains d'un homme... Ces personnages féminins vous seraient-ils dictés par la réalité dans laquelle, pour occuper la place qu'elles méritent, les femmes artistes doivent souvent, même de nos jours et même en France, s'adapter au modèle dominant masculin ? Vous êtes-vous heurtée à de telles barrières durant votre parcours de femme écrivain ? Que signifie pour vous être autrice ?

 

P.P. : Je n’ai pas l’impression de m’être heurtée à des barrières de genre durant mon parcours d’autrice. Je n’ai jamais senti de pression ou d’oppression masculine dans ce domaine, car j’ai eu la chance pour l’instant de travailler avec des masculinités sensibles et intelligentes, et des féminités puissantes… Je touche du bois ! Je n’ai pour l’instant rencontré, dans ma brève traversée d’autrice, que des personnes dont je n’ai même pas eu à considérer un instant le genre. Par contre, c’est sûr que j’écris d’une voix de femme puissante. Je ne le fais pas en opposition avec le masculin, qui m’intéresse beaucoup – ayant travaillé sur Ian Curtis, sur Ayrton Senna. Mon féminisme est humaniste avant tout. Par contre, j’ai un vrai problème avec la virilité, dans sa dimension imposante et prédatrice – mais franchement, j’ai l’impression que ça commence à être le cas pour de plus en plus de monde… Et tant mieux. Après, ce que vous dites sur ces personnages féminins à la fois forts et douloureux, volontaires et qui s’auto-réifient… Je n’aurais pas grand-chose à en dire car ce sont des obsessions sourdes, des intuitions intimes, des choses qui me remuent… Ce n’est pas très clair pour moi ; je n’ai pas de discours préparé pour accompagner ce geste d’écriture. Être autrice, pour moi, c’est être libre. Tracer sa route, tendre ses mains, en saisir d’autres… Rester sur le qui-vive politique contre la domination virile omniprésente, mais ne pas laisser son projet créateur se faire dévorer par ça. Justement, ce serait pour moi laisser encore trop de place à ce que je rejette : je fais mon truc, et je le fais en tant que femme. Pour moi, ça suffit.

 

B.C. : Quel sont vos projets d'avenir ? Vos lecteurs et vos spectateurs pourront-ils bientôt se réjouir d'un nouveau recueil ou d'une nouvelle mise en scène de Pauline Picot ? Merci de m'avoir accordé cet entretien pour la revue géorgienne Le Théâtre !

 

P.P. : Merci pour votre enthousiasme ! J’ai beaucoup de projets. Comme je vous le disais, j’ai écrit en août dernier un texte sur Ayrton Senna, qui est actuellement en train de circuler dans les comités de lecture des théâtres nationaux de France. J’ai également passé cette merveilleuse semaine de résidence avec l’association « Les mots, l’émotion », au cours de laquelle j’ai écrit un nouveau texte sur les thèmes de l’extrême vitesse et de l’extrême lenteur. Il devrait être publié prochainement ; nous verrons ! J’écris aussi toute une série de fragments (disponibles sur mon site) ; ces derniers temps je dresse le portraits des pilotes de la saison actuelle de Formule 1 (oui, on sent une obsession s’installer…). Pour ce qui est de la mise en scène, comme je vous le disais j’ai mis ça en pause ces temps-ci… Car je dois surtout poursuivre et terminer l’écriture de ma thèse ! Qui porte sur l’imaginaire du fluide (magnétisme, électricité, spiritisme) dans le théâtre du XIXe siècle. Or le doctorat, ce n’est pas que l’écriture d’une thèse : c’est tout un parcours qui s’accompagne de l’écriture d’articles, du montage de projets de recherche, de la collaboration à des revues, de l’intervention à des colloques… C’est très stimulant et ça prend beaucoup de temps. Donc pour l’instant je suis mi-autrice mi-chercheuse, et ça me va bien ! Ah et oui ! Grande nouvelle… Mon texte IAN (Quartett, 2014) va être mis en scène par une compagnie issue du Théâtre Nationale de Bretagne pour la saison 2020-2021. J’ai commencé à voir ce qu’ils préparaient, et je crois que ça va être très beau… En tout cas, je vous remercie d’avoir lu si attentivement mes textes ; d’avoir été curieux de mon travail ; de m’avoir posé ces questions si stimulantes. Je suis heureuse que mon dialogue avec le public géorgien se poursuive d’une si belle manière ! Merci à vous !

 

Octobre 2019, France

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